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Dans les vieux westerns, tu as toujours l’attaque de la diligence, sinon le cahier des charges n’est pas rempli. Imaginez un instant que John Wayne eût été un voileux, peut-être aurait-on eu l’attaque d’orques à la place ? Quoi qu’il en soit, les eaux fréquentées par ces animaux sont de plus en plus un vrai Far West. Et moi, j’ai servi de figurant dans la scène.

Cette année, on va faire simple : pas de billet de blog pour raconter les quatre autres courses de la saison, ni le début de celle-ci. Ce que tout le monde demande, ce sont les détails croustillants et le fin mot de l’histoire ! En plus, ça permettra de remettre de l’ordre dans le grand méli-mélo d’informations pas toujours exactes qui ont circulé sur la toile dans un premier temps. Il y aura aussi un film, quand j’aurai eu le temps de le monter.

Qu’allais-je faire dans cette galère ? Alors que toute la flotte continuait vers l’ouest parce que pour une fois, la météo nous faisait aller aux les Açores en passant bien loin d’Orquesland ? Rien que du classique, du grand classique. Une avarie mineure que je suis incapable de réparer en mer, donc suffisamment majeure pour nécessiter une escale technique. Ce sera à La Corogne : les conditions météo du moment me permettent d’y aller sur un bord quasi direct en un jour et demi, sans forcer le bateau. Par ailleurs, c’est bien de là-bas que je peux garder la possibilité de repartir sans abandonner. Il est 4h30 du matin pendant la deuxième nuit, quand je comprends que je ne vais pas avoir le choix. Allez, zou, on empanne ! Quand il faut, il faut.

Trajectoire du 920

Encore 920 qui ne peut pas faire comme tout le monde. Cartographie Geovoile / Yellowbrick disponible sur le site de la course.

 

Avance rapide : samedi après-midi, 9 milles au large de La Corogne. Je vois la terre, on va enfin y arriver ! Problème : le vent faiblit et se met pile dans l’axe, comme pour me faire un pied de nez. Je tire des bords on ne peut plus laborieux sous spi, à 2 nœuds. Ça m’arrangerait quand même d’arriver avant la nuit. Je n’aime pas quand ça fait la flèche qui parcourt la moitié du chemin, puis encore la moitié qui reste, et ainsi de suite. Mon ETA recule à mesure que j’avance.

Tout à coup, je sens le bateau accélérer pendant quelques instants, puis s’arrêter à nouveau. Hein ? ¿ Qué pasa ? Mince, on a de la visite à l’arrière du bateau. Manquait plus que ça. Ça commence par plusieurs petites poussées assez inoffensives sur le tableau arrière. L’animal doit être en train de se dire : mais c’est quoi ce truc qui n’avance même pas ? Les voiliers, c’est plus ce que c’était, fichtre ! Puis, un premier choc sur le safran. Non mais vous n’êtes pas drôles, là.

orque à l'arrière du bateau

Coucou !

Écoute : je veux bien te laisser jouer avec le bateau si tu fais gaffe de ne pas me l’abîmer, et surtout si tu me pousses dans la bonne direction. C’est gagnant-gagnant. Ça te va ?

Pout toute réponse j’entends : crac. Deuxième coup dans le safran. Puis un quart de tour, un demi-tour, un 360°. Ça ne me fait pas avancer vers La Corogne, vos figures de style là, zut ! Et ça rallonge la liste des réparations à faire là-bas, en prime. Non mais vraiment, vous n’êtes pas drôles. Sérieusement.

J’attrape ma VHF. Pour l’instant, le bateau est encore intact et je ne sais pas s’ils vont me le déglinguer ou pas. Je veux surtout signaler leur présence à ma position.

Coruña Tráfico, Coruña Tráfico, aquí velero Pogolap 1, canal 16. Me recibe ? Cambio.

Je donne ma position, une personne à bord. Ils confirment qu’ils me voient bien à l’AIS. Je décris la situation : pour l’instant c’est assez « soft », pas encore une situation d’urgence, mais ça pourrait le devenir. Ou alors, si j’ai de la chance, ça pourrait durer un instant, avant que l’animal ne reparte comme il serait venu. Je pourrais alors rejoindre La Corogne en autonomie et faire le point là-bas.

la tour

C’est dans cette tour que se trouve le CROSS local, Coruña Tráfico.

 

D’accord, on va vous suivre, rappelez sur le 16 si ça dégénère. Même pas fini de dire ça, que le bateau se fait bousculer dans un crac bien sonore celui-ci : ça monte déjà d’un cran. L’animal a vraiment décidé de « se le faire », mon pauvre bateau. Je n’ai pas encore raccroché la VHF, que ma communication devient une demande d’assistance. En fait, même pas besoin de le formuler, ils décident de faire apareiller fissa la vedette de sauvetage locale. Ils connaissent la musique.

Je sais que les recommandations officielles sont d’arrêter le bateau complètement. Je sais aussi que ça ne marche pas. Avancer à deux nœuds, à votre avis : ça compte comme être à l’arrêt ou pas ? Bon, j’affale tout. De toute façon, la cavalerie arrive, on verra comment faire après. Et si l’orque joue à la toupie avec le bateau, inutile de laisser le spi s’emmêler dans le gréement.

À la demande du CROSS local, j’essaye de faire quelques images des bestioles. Parce qu’une deuxième vient de se joindre à la première. C’est beau une orque, en fait. Dommage que ça soit mal luné à ce point-là. Comment appelle-t-on les trucs qui volent en escadrille, déjà ? Ah oui, les emmerdes, c’est ça. Vous allez rire, mais mon appareil photo ne marche que quand il est branché à son chargeur USB ! je l’ai découvert après le départ de la course. Alors, je prends le câble le plus long dont je dispose à bord : je démonte celui qui alimente le ventilateur. Ben oui quoi, pendant qu’on se fait attaquer par des orques, autant passer son temps à bricoler à bord. La longueur du câble me permet juste de sortir dans le cockpit avec l’appareil, pas vraiment de cadrer comme je voudrais. Tant pis, ça fera bien l’affaire comme pièce à conviction pour le dossier de flagrant délit à leur encontre.

En fait, à bien y réfléchir, je ne vois vraiment pas sur quelle base juridique ces orques se fondent pour m’empêcher de rejoindre La Corogne. Je me trouve dans la mer territoriale d’un État partie à la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer, et j’exerce mon « droit de passage inoffensif » consacré par son article 17.

Dommage, je n’ai pas embarqué la version imprimée et plastifiée du texte pour la leur mettre sous le nez. Vous en dites quoi de ça, les orques ? Allez, keep clear of my vessel, on a assez joué maintenant. Et je suis gentil, je m’astreins encore à vous parler en respectant la terminologie SMCP des échanges en mer, estampillée OMI et tout ça. Je pourrais changer de registre, mais il paraît qu’on doit faire « profil bas » avec vous.

Pour toute réponse, j’entends un souffle d’évent, et je me prends la pluie de gouttelettes qui va avec. Heureusement, nous ne sommes plus en période de COVID, sinon je l’aurais copieusement engueulée de ne pas faire ça en portant au minimum un FFP2. Question de respect. En tout cas, à mon avis, nul besoin d’avoir fait Polytechnique pour supposer qu’en langage orque, ça veut dire : « va te faire foutre ! »

ça attaque par derrière


Mais vas-y carrément, ne te gêne surtout pas !

Nous en sommes à peu près à ce stade du débat quand la vedette orange des sauveteurs arrive. On passe une remorque qui se divise en deux, un bout de chaque côté. Je frappe ça sur chaque winch latéral, c’est ce qu’il y a de plus solide, et c’est parti. Comme ça, on arrive à équilibrer assez bien un bateau qui n’a plus de safran. Vous croyez que les orques acceptent leur défaite ? Point du tout!  Elles sont mauvaises perdantes en plus : l’attaque reprend une fois le remorquage engagé. Je finis par comprendre : c’est uniquement la proximité immédiate des hélices qui les tient à l’écart. Dès que la vedette s’est éloignée du voilier, elles savent qu’elles ne risquent plus rien et peuvent recommencer à cogner mon bateau. Je pensais qu’une fois les deux safrans détruits, elles s’en iraient en criant « lalalèèère », mais non. Maintenant qu’il n’y a plus de safrans, c’est le fond de coque qui morfle. C’est de l’acharnement. Ça craque à chaque coup porté par l’animal.

Une deuxième vedette annonce à la VHF sa disponibilité pour venir escorter le convoi. Elle est envoyée par Coruña Tráfico et vient se coller à proximité immédiate de mon bateau, après avoir décrit quelques virages serrés pour siffler la fin de la récré. C’est à ce prix-là que l’attaque cesse vraiment. Cette vedette appartient à la Guardia Civil. Au fait, quelle bonne idée j’ai eue tout à l’heure, quand je me suis soudain rappelé : vite, le pavillon de courtoisie !

Pour tout vous dire, il n’y a pas eu deux, mais trois bateaux qui se sont portés à mon secours. Un semi-rigide a été envoyé en plus, prépositionné pour me repêcher plus facilement si jamais je devais me retrouver à l’eau. On m’expliquera plus tard que dans la même semaine, il y a eu plusieurs autres attaques par le même groupe d’orques. Dans un cas, le voilier visé a fini au fond de la mer. La conception du mien rend peu probable cette issue, mais dans le doute, ils ont préféré m’envoyer les moyens XXL !

J’ai envoyé les images aux spécialistes qui suivent ce dossier depuis quelques années. Ils ont tout de suite identifié les individus en cause : j’ai eu affaire à Toñi et à Gladys. Enchanté, moi c’est Guillaume. Le troisième, je ne l’avais pas filmé, il aura échappé à la vidéosurveillance. Toñi, c’est la grand-mère d’un clan. Mais une vraie Ma Dalton alors celle-là, je vous assure!

Ma Dalton


Elle, c’est Toñi, la Ma Dalton.

Me voilà amarré au ponton à La Corogne. Je suis en un seul morceau, pas de voie d’eau à déplorer, le bateau flotte. Il a les safrans détruits, une balafre dans le flan tribord et la carène cabossée. Il faudra le faire expertiser à fond pour savoir à quels endroits c’est délaminé, vider tout ce qu’il contient pour inspecter les varangues, mais ce sera un autre chapitre.

en remorque

Arrivée tout ce qu’il y a de plus discrète, avec remorqueur de sauvetage, Gendarmerie maritime en escorte, et semi-rigide prêt à me récupérer si je passe par-dessus bord.

 

Je n’aurai donc pas pu acquérir l’expérience d’un aller-retour aux Açores, précieuse dans la perspective de la Transat 2027. En revanche, j’ai enrichi mon vocabulaire : ainsi en langage politiquement correct, je ne me suis pas fait attaquer, je me suis fait « interagir » : c’est une « interaction ». Je fais beaucoup d’efforts pour m’adapter aux changements de notre époque. Alors, la prochaine fois qu’un individu mal intentionné, quelque part, s’avisera de me faire une remarque déplacée, voyez-vous, au lieu de rétorquer « mais je t’emm*** », je pourrai lui dire :  mais je t’interagis, connard !

Voici une vue éclatée d’un safran de Pogo3.